Au revoir Simon


France / mercredi, avril 28th, 2021

La place du puits est devenue silencieuse, comme un soir sombre et glacé d’hiver. Les passants traversent la rue des passerelles en murmurant à peine. Les deux petits chiens qui hier gueulaient après les passants, n’aboient pas, ne courent pas après les vélos, ne cherchent pas à chaparder quelque trophée volé dans une maison voisine, restent immobiles au pas de la porte que leur maître ne franchira plus.

Son chapeau déposé sur une chaise de bois usé, les yeux fermés, Simon semble endormi. Il ne dira plus bonjour, ne proposera plus ses services, ne conduira plus sa bagnole, ne criera plus après ses chiens pour faire taire ses petits brailleurs. Parti Simon, au pays des ombres. Parti seul, sans s’en apercevoir.

On se connaissait peu, pourtant je suis chagrin d’apprendre que je ne le reverrai pas lors de mes prochains séjours à Marvignes. Toujours prêt à rendre service, à vouloir creuser, à vouloir monter sur le toit pour aider à tendre une bâche de protection, à aider à dérouler la même bâche, même à sortir un lave-linge d’un véhicule et le mettre à sa place dans la maison, fatigué, malade, le dos cassé, mais toujours disponible si on avait eu besoin. C’est que sa vie à Simon elle ne tenait qu’à un fil et son temps il le tuait à ne rien faire ou pas grand-chose, et pourtant il aurait tellement aimé rendre service, faire encore une fois les gestes de son métier, celui d’avant que la maladie ne prenne toute la place, toute la mesure de sa vie.

Curieux, il venait régulièrement observer l’avancée des travaux de la maison, s’étonner de ce que Sébastien ai pu faire : « ben toi tu m’épates, hein ! ». « Il a pas que la tête bien faite, le philosophe, » qu’il disait aux voisins. Admiratif certes et désespéré sans jamais le montrer. C’est que le bonheur, la force et l’élan des uns rend infiniment faibles et ratatinent ceux que la vie désertent. On ne combat pas à armes égales. Sous son air bougon, gueulard et cowboy, Simon c’était un gentil, que la vie a broyé.

Trois semaines, chaque matin, il m’a saluée en m’apercevant et j’avais plaisir à lui faire un signe de la main du balcon ou de la terrasse. Plusieurs fois il a cherché à me convaincre que Lison et ses chiens devaient faire amis-amis et cesser d’aboyer en se chicanant ou en jouant. Sa manière à lui d’entrer en relation avec moi, par l’intermédiaire de nos chiens. On va dire que c’était notre sujet de conversation … Seulement voilà les deux chiens de Simon n’aboient plus et le silence de la place devient oppressant.

Simon, ce soir, quand j’écris, je pense à toi, je revois ton visage dissimulé sous le chapeau et les lunettes, ta démarche d’homme usé, j’entends ta voix rauque criant après les chiens, je sens ce chagrin qui me fait mal à la poitrine. Je pense à toi qui est parti seul, sans amour à tes côtés, sans amis, sans même peut-être savoir que tu t’endormais à jamais. Seulement deux petits chiens perdus, qui sentaient que tu les abandonnais malgré toi. Je te le dis Simon cette vie est une chienne, elle terrasse, fracasse, abandonne les hommes à leur triste destin. Alors on pleure ceux qui meurent en comprenant, trop tard, que leur vie était importante pour nous, malgré toutes les apparences.

La place du puits est définitivement vide de ta gentillesse Simon.

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