Des couleurs plein la tête

De métier je suis prof, plus particulièrement d’informatique. Il est probable qu’en créant ce site je continue symboliquement l’activité qui m’a occupée la moitié de ma vie. Mais ce n’est pas le motif principal de ce blog. Depuis ma plus tendre enfance j’ai senti frémir en moi la jubilation du départ. C’est en descendant dans le sud de la France, l’été 1966, que j’ai ressentis les premiers frissons du grand voyage. J’avais 9 ans quand mes parents ont décidé que nous allions « descendre » en août dans les hautes Pyrénées. Quand on lisait une carte de France, la verticalité de Nantes se trouvait bien au-dessus de Lourdes, ce qui probablement faisait dire aux gens d’ici qu’on descend à Bordeaux et qu’on monte à Paris. Bref on allait descendre voir le Pic du midi de Bigorre, le cirque de Gavarnie, la Brèche de Rolland et bien sûr on ne manquerait pas le pèlerinage de Lourdes et sa procession aux flambeaux. Pour chacun d’entre nous c’était la première fois.

Partir en vacances s’avérait une véritable expédition. Mon père, tourneur soudeur de métier et fin bricoleur, avait fabriqué pour la circonstance une remorque en bois et acier où s’étaient entassées toile de tente, matelas et duvets de camping, table et chaises, popote de cuisine et bagages en carton sans oublier les oreillers, les pyjamas de pilous, les cirés, les bottes en caoutchouc et les lunettes de soleil. Mon derrière n’en pouvait plus de cette barre de fer qui me servait de siège sur la rangé arrière du véhicule prévu pour deux personnes adultes. J’ai grogné un peu, on a placé un oreiller sous mes fesses et j’ai oublié mon inconfort tant j’étais excitée par le voyage. Nous partions sept en vacances : mes parents, mon frère, ma soeur, moi, Valentine la voiture et Rosalie la remorque.

Il me reste en mémoire l’étonnement de découvrir les hauts sommets, la fatigue ressentie dans les jambes à arpenter les sentiers pentus, la peur d’un gros orage dont le sourd écho résonnait entre les flancs des montagnes, la chaude sensation du duvet de coton dans la fraiche humidité des matins de camping. Les couleurs de la montagne, le bleu Trigano de la toile de tente, le rose des framboises sauvages, les lumières scintillantes de la procession aux flambeaux, le goût des myrtilles plein la bouche. Ce n’est que beaucoup plus tard que ces souvenirs ont revêtu leur sens, retour au pays de l’enfance, sensations excitantes qui donnent au départ le goût sucré des découvertes sauvages.

Plus tard, jeune adulte je suis partie en Afrique noire, 5 semaines. J’ai subi la chaleur et partager les rires des femmes et des enfants de là-bas. C’est lors de ce premier voyage sur le  continent africain que m’est venu l’enivrement des espaces sauvages à perte de vue, sans aucune trace d’humanité. Ce sont ces horizons naturels qui m’attirent le plus. La pleine lumière de la brousse, courant ici sur les prairies, rasant les pointes acérées des hauts sommets, dessinant des ombres fraîches. Ravins ocres et bruns, falaises déchirées par les vents, sables changeants, sentiers fleuris qu’embaument les genêts et les plantes aromatiques. Je me sens alors enfant de la terre, enfant de dix ans jouant dans le jardin aux catinettes de mes grands parents paternels.

Revivre à chaque voyage la jubilation de la découverte enfantine : yeux grands ouverts, esprit libre, joie intense du nouveau. La félicité !