Grand n’importe quoi,


Réflexion faite / samedi, mars 7th, 2020

Depuis que je suis enfant, les espaces autour de moi n’ont cessé de s’organiser et de se désorganiser. Aussitôt ai-je rangé la maison, aussitôt les objets disparates s’accumulent-ils sur les étagères qui peuvent accueillir jusqu’au plus petit n’importe quoi : une tasse vide, une pomme de terre, une peau d’orange, un torchon, un peigne, une bougie, le jouet du chat, une enveloppe, un crayon, un bout de ficelle, un tourne vis. Les livres et revues, s’empilent ici et là. Le plan de travail de la cuisine est couvert d’ustensiles à ranger ; le sol de la salle de bain jonché d’habits ; les bâtons de rouge à lèvres côtoient les pinces à cheveux ; les draps du lit ne sont pas tirés, les oreillers à terre. Les câbles électriques et les chargeurs d’appareils trainent un peu partout. Les boîtes à lunettes, ouvertes, sont éparpillées dans chaque pièce, les binocles posées à côté. Le tiroir du bureau ne ferme plus, empêché par un trop plein de papiers à trier. Ce désordre me fatigue, mais pire encore l’obligation de remettre tout à sa juste place avant de passer le chiffon, l’aspirateur et la serpillière. Puis, à nouveau, l’éparpillement. Je n’ai jamais appris à remettre immédiatement à sa place un objet dont je viens de me servir. Ce geste économique je le pratique sitôt le grand ménage opéré, puis, très vite, je reviens à mes vieilles et désolantes habitudes. D’aussi loin que je me souvienne je ne vois que du fatras autour de moi et l’obligation consécutive de remettre tout ce fourbi en ordre.

Combien d’heures dans ma vie, combien de jours, combien de temps perdu à tout remettre en place, ranger, laver, désinfecter, recommencer ? A quel moment ai-je intégré l’obligation de « tenir ma maison » ? Ranger, dépoussiérer, laver, cirer, astiquer. Recommencer ! Elle sont pléthores les vidéos sur Youtube qui nous expliquent comment garder la maison propre, les choses à faire pour la garder ordonnée. Est-ce le lot de toutes les femmes que de refaire inlassablement les mêmes gestes pour constater quelques heures plus tard que tout est à recommencer ? Il faudrait accepter le fourbi, vivre avec le désordre, les poussières, la saleté. Le problème c’est que j’aime plus que tout vivre dans un chez moi propre et sans désordre alors que j’occupe le plus clair de mon temps à tout désorganiser. Quelle stupide incohérence ! J’ai pourtant cultivé avec l’âge une sorte de maniaquerie utile : ranger un objet à la place que j’estime lui revenir, au millimètre près. Au risque sinon de ne plus savoir comment le trouver. Le premier rangement est à ce titre essentiel. Il permet d’accéder rapidement à un objet, pourvu que sa place ai été bien réfléchie avant de la décider. Ces gestes répétés donnent-ils le moindre sens à ma vie ?

Du désordre en extérieur aussi : ce samedi matin d’hiver pluvieux rien n’est à sa place dehors. Les branches du grand frêne, arrachées par le vent, jonchent la pelouse du jardin. La sèvre est sortie de son lit effaçant la route qui dessert la rue de la vallée. Les arbres se couvrent déjà de feuilles, le mimosa a fini de fleurir, les camélias aussi. En contre-bas, les jardins et les prés sont devenus étangs. La route est comme une rivière calme. Il n’y a plus de cascade au pied du vieux moulin ni de circulation en bas de la maison.

Notre maison planète se détraque. Ce bouleversement là je ne peux pas le contrôler. Je ne sais ni comment y remédier ni comment participer à sa remise en ordre. Il y a même quelque chose de beau à regarder se mirer les arbres sur cette eau lisse où se noient les herbes des prairies. Les badauds viennent, bottes aux pieds, regarder la rivière boueuse charruer les troncs morts. On regarde apathique, on murmure que ça va mal, que toute cette eau depuis des semaines ce n’est quand même pas normal. Impuissant, comme sidéré face à ce grand n’importe quoi qui arrive. Et ce ne sont pas nos seaux, nos balais, nos aspirateurs, nos chiffons qui remettront la planète en état. Il n’y aura pas le pouvoir de tout remettre en ordre, de faire revenir butiner les abeilles, de laisser remonter le courant aux truites, de laisser virevolter les papillons autour des Buddleias. Nous n’aurons plus à entretenir nos maisons elles disparaitront sous les eaux. Mais comme c’est joli le reflet des pierres de granit et des volets rouges dans la rivière ! Sauf qu’à cet endroit là, habituellement, je randonne avec Lison sur une rue que nous partageons avec les véhicules des habitants.

Y il a un tel décalage entre les pauvres exigences que nous intégrons volontairement et que nous nous évertuons à respecter et celles, monstrueusement dramatiques, dont nous détournons le regard. La preuve est pourtant là sous nos yeux dans un cliché, esthétique autant qu’irréfutable.

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