Ce matin, dans la fraîcheur de mon campement – il faisait 4 degrés au Mont-Dore quand je suis sortie de mon duvet – ce premier septembre 2018 donc, j’ai reçu un bien sympathique SMS qui un instant m’a donné un petit coup de chaleur. Le message disait que je n’avais pas écrit sur ce blog depuis le 27 août. Effectivement, la balade à la Grande Cascade de dimanche dernier m’avait permis de réaliser quelques jolies photos que j’avais désiré partager. Puis silence dans les jours du temps. Rassurez-vous, je n’ai pas été dévorée par un loup, ni engloutie par un ravin, je suis bien là toujours au camping à attendre que le soleil réchauffe un peu l’atmosphère ce qui, peut-être, me donnera l’énergie pour une nouvelle rando.
Lundi, nuageux, m’a permis de découvrir, sans grand enthousiasme, le village de Besse puis plus haut vers les sommets la station d’hiver de Super Besse. Mardi a été agréable et nous avons profité de cette belle journée pour engager une nouvelle promenade, difficile celle-ci mais offrant de très belles perspectives. Puis il y a eu mercredi, un temps gris et froid propice à s’enfermer dans la voiture pour m’intéresser à l’actualité. J’ai commencé par un peu de musique tout en parcourant le net, j’ai lu un ou deux articles. Je m’apprêtais à rédiger un message sur la rando au Puy de l’Angle de la veille, quand mon attention a été stoppée nette par une information qui m’obligeait à en savoir davantage … Et j’ai vécu mon deuxième choc de l’été. Le premier avait eu lieu quelques semaines auparavant.
Pour ceux qui en vacances ont loupé l’épisode du mois d’août, un bref rappel. De retour d’Italie, j’adopte un rythme de vie tranquille, je profite de mon jardin et me réadonne à mes sorties dans les vignes pour le plus grand plaisir de Lison. Un soir de fin juillet, je suis intriguée par une odeur suspecte. Je n’utilise pas le gaz pour cuisiner et de toutes façons l’odeur vient du jardin donc cette émanation prégnante qui rappelle le gaz de ville a certainement une origine extérieure. Je m’interroge : quelle usine pourrait émettre du gaz ? Nantes me semble trop loin pour que ses odeurs parviennent jusque chez moi. Je cherche sur internet une information qui relayerait une fuite quelconque : je ne trouve rien. L’odeur disparait puis réapparait plusieurs fois, de plus en plus forte, le soir, puis le matin. Je commence à penser à une pollution : la rivière ?
C’est la visite de mon amie Michelle qui va m’inciter à réagir. « ça sent le gaz chez toi me dit-elle ». Oui, je sais mais ce que je n’ai pas encore découvert c’est l’origine de cette odeur qui le soir et le matin devient suffocante certains jours. Ma chère voisine Annie me confirme qu’elle aussi s’est sentie importunée par cette odeur. Je ne l’ai donc pas imaginée. Le dimanche suivant, je décide de faire une randonnée le long de la Sèvre. Mais plus je m’approche de la rivière et plus l’odeur est prégnante. En un lieu trés précis, l’air devient même irrespirable et j’aperçois nettement à la surface de l’eau de grandes flaques verdâtres. Le soir de ma découverte j’envoie trois mails : le premier au maire de ma commune ; le second au président d’une association locale que je sais active dans la lutte pour le respect de nos rivières ; le troisième à l’organisme public qui assure le suivi de la qualité de l’eau de la Sèvre et de ses affluents. Dans ma lettre, je les informe d’une pollution probable de la Sèvre dégageant une odeur suspecte qui s’infiltre jusque dans nos maisons. Je reçois, dans la soirée, une réponse du président de l’association. Le lendemain, un mail très explicatif du syndicat de l’eau, me confirme mes doutes : la Sèvre est en effet « impactée », c’est le terme officiel, par les cyanobactéries, des micro-organismes qui se développent dans des eaux trop riches en nutriments et par temps chaud. Je ne recevrai jamais de réponse du maire de ma commune.
Mais ce que m’apprend aussi le mail du syndicat de l’eau c’est que l’origine du sinistre se situe bien en amont, en Maine et Loire, très exactement aux lacs de Ribou et de Verdon qui se déversent dans la Moine, laquelle est un affluent de la Sèvre. Le lac de Ribou pollué par ces cyanobactéries, qu’on appelle encore algues bleues alors qu’elles rendent les eaux vert fluo, mais bon …, le lac Ribou qui déverse ses algues bleues dans la Moine, qui rejoint à Clisson la Sèvre, qui passe cent mètres au-dessous de chez moi, qui respire le gaz nauséabond que dégagent ces micro-organismes quand ils se décomposent. Il se trouve que je suis invitée à Cholet, chez mon neveu quelques jours après cette découverte. Je décide donc de profiter de ce déplacement pour me rendre sur les lieux. Entre temps, le président de l’association a communiqué mes coordonnées aux journaux locaux et deux journalistes souhaitent me rencontrer. J’accepte de les recevoir, espérant qu’ils pourront alerter les populations sur le drame qui se vit dans notre rivière.
Le premier choc, c’est à Ribou que je vais le vivre. Je me rends sur place cherchant un sentier qui me permettra de localiser ce dévers des eaux du lac dans la Moine. J’accède assez facilement au lieu d’autant que c’est là précisément qu’est construite l’usine de retraitement qui alimente en eau potable tout le choletais. Et oui, le lac Ribou c’est l’eau vive de Cholet ! Pour l’instant l’heure est à l’observation : je les aperçois ces tâches verdâtres qui font l’eau d’une couleur suspecte. Et puis cette même odeur, celle qui pénètre dans ma maison. Je comprends que c’est bien là que se joue le sort de ma rivière : le dévers du lac dans la minuscule Moine.

Le lieu où le lac Ribou se déverse dans un bassin directement relié à la Moine.
J’empreinte un sentier pentu pour me placer au niveau de la surface du lac. C’est à ce moment précis que l’angoisse me saisit. Quelle beauté ce lac, une surface lisse, dans une nature épurée, il y a une quinzaine d’années on pouvait s’y baigner, rire, jouer avec l’eau dans la chaleur de l’éte. En 2006, l’interdiction de baignade a définitivement rendu inutile la petite plage qui avait été organisée sur les bords du lac. Il y a douze ans … Les activités nautiques continuent pourtant et l’on aperçoit quelques canoës, avec familles, rares c’est vrai. Regardant cet immense lac j’ai compris que le sort de la Sèvre était définitivement noué. Combien de temps avant que toute cette eau ne retrouve son équilibre ? Combien de temps avant que le taux de cyanobactéries ne retrouve une valeur acceptable pour l’environnement ? La qualité de l’eau a basculé du mauvais côté et un des facteurs de la prolifération de ces micro-organismes est la chaleur. Ça ne vous évoque rien ? Des politiques pour une agriculture plus responsable ont été mises en oeuvre autour du lac, des surfaces de protection interdisent l’épandage de produits phytosanitaires aux proximités immédiates du lac. Mais le réchauffement en été quelles mesures va l’empécher ? Quatre facteurs contribuent à l’élévation des quantités de cyanobactéries : un volume d’eau faible et stagnant, une température anormalement élevée de l’eau, une forte concentration en nutriments, principalement en azote et phosphore. Comment empêcher que toutes les eaux en aval ne soient impactées par ce désequilibre ?
L’été 2018 restera pour moi celui de l’électrochoc. Je n’aurai jamais imaginer faire la une des journaux locaux sur un sujet aussi grave – les journalistes ont fait leur travail et trés bien informé les lecteurs. Le 2 aout Ouest-France publiait un long article expliquant l’origine de la pollution de la Sèvre. La journaliste mettait en garde les riverains des risques liés au contact avec l’eau polluée aux cyanobactéries. On peut trouver en ligne un résumé de cet article. Le jeudi de la semaine suivante, l’hebdo de Sèvre et Maine consacrait une page entière au problème. Ma photo en première page avec ce titre en gros et gras : « la Sèvre dans un état déplorable ».
Je me suis enfermée dans la fraîcheur respirable de mon petit chez-moi et j’ai cherché sur internet à comprendre le phénoméne des cyanobactéries dont je n’avais jamais entendu parler. J’ai lu des documents scientifiques, des rapports dont l’un commandité par le ministère de la transition écologique, j’ai visionné des vidéos, je me suis acheté des livres. Les informations m’arrivaient et peu a peu s’organisaient dans mon esprit. La posture de mon fils, déjà très engagé dans sa lutte personnelle pour que son empreinte écologique ne pèse pas trop, les journaux télévisés annonçant des incendies, des tornades, des pluies diluviennes, une chaleur trop importante et persistante, de multiples informations que jusqu’ici j’avais du mal à comprendre s’interconnectaient. Parce qu’en bas de chez moi la rivière qui fait la beauté de mes randonnées était victime d’une pollution je mesurais tout d’un coup les désastreuses conséquences d’une pollution silencieuse et invisible que les dérèglements climatiques ne pouvaient que renforcer. Bien sûr, dès que la température va descendre, dès que les eaux gagneront en volume et en débit, l’odeur cessera, les cyanobactéries s’endormiront au fond des lacs et des rivières. Et nous oublierons un temps le désordre qui régne en leur milieu.
J’ai mis mes bouquins dans mes valises et suis partie chercher un air plus respirable en montagne. La suite de l’histoire vous la connaissez. Mais Il y a deux ou trois choses qui m’ont interpellée ici : en Auvergne ou sur le plateau de Millevaches, pas de mouche, pas de moustiques, aucun papillon, une guêpe, quelques sauterelles, sur les sommets quelques coccinelles et des milliers de moucherons autour des bouses. Fin août, à huit heures le matin, 4 degrés au réveil à 1200 mètres d’altitude température inhabituelle m’a confirmé la gérante du camp et qui m’oblige à rentrer chez moi. La chute du thermomètre aura peut-être eu un bénéfice : effacer la mauvaise odeur de gaz qui s’échappe de la rivière ? Hélas ma chère voisine m’a déjà ôté mon rêve. « Ce matin ça sentait fort » m’a-t-elle écrit par SMS.
N’avez-vous pas remarqué que l’on ne voit jamais autant une chose, un phénomène, une situation que lorsqu’on commence à vraiment s’y intéresser ? Bizarrement cette chose qu’on ne voyait pas hier semble d’un coup évidente et omniprésente.
Quant au second choc, il faudra attendre un prochain article.

Le lac de Ribou. On aperçoit de grandes plaques de cyanobactéries sous la surface de l’eau.

Tout le lac est contaminé par les cyanobactéries